création textile et studio de couleurs naturelles,
par Anaïs Chesneau
06/10/2026
Un pankhi quèsaco ?
J’ai demandé à mon mari et il m’a répondu : a thin but warm blanket. (une fine mais chaude couverture).
C’est un drap de laine. Je vous partage un peu de son histoire ancienne et de sa nouvelle version créée avec Shankh Dhura Woolcrafts.
Avant de vous parler des pankhi de ma collection co-créée avec Shankh Dhura Woolcrafts, je voudrais laisser la parole à une femme qui en a tissé toute sa vie : Rukmani Devi, du village de Suring. Elle nous raconte à travers ses souvenirs, des moments de vie passés et des anecdotes, l’histoire de ce textile.
Je ne l’ai pas interviewée à proprement parler. Nous nous sommes juste assises autour d’un chai dans son salon et puis j’ai posé 1 question : est ce que vous travailliez la laine ? Alors les mots sont sortis, les souvenirs sont remontés. Je vous partage son récit autour de ses pankhi et de son travail de la laine.
« Avant nous n’avions que ce type de travail. Nous produisions puis vendions nos textiles en laine. Aujourd’hui les ventes se font rares donc la fabrication elle aussi s’est arrêtée. Il y a 2 ans ma sœur a tissé 2 pankhi. Ils sont toujours à la maison. Personne ne les a achetés.
Nous avions un troupeau de 150 moutons avec mon mari. Et que des moutons avec de la laine douce à l’époque. L’hiver parfois nous allions jusque Tanakpur et Haldwani. Là-bas les herbes s’agrippaient dans la laine, on était obligé d'en laisser beaucoup à la tonte. Mais si les moutons restaient ici en altitude alors on en récoltait en plus grande quantité.
Nous vendions les pankhi à la Mela de Uttrayani. Nous y allions à plusieurs des villages autours. Nous emportions tous les pankhi ensemble.
Ça prend beaucoup de temps de faire un pankhi. Mais maintenant les personnes filent la laine sans regarder sa qualité et ensuite ils donnent ce fil à une tisserande sans regarder non plus la qualité du tissage finale !
Lorsque quelqu’un carde la laine, il y a toujours un peu de laine qui tombe. Cette laine plus courte normalement on la jette. Moi je la récupérais pour en faire un fil. Il était chiné. Alors lorsque je tissais avec, cela créait un motif. Je pouvais vendre plus cher ce tissage.
Pour la teinture je travaillais sans peser. Nous récoltions les noix puis nous utilisions la bogue pour la couleur. Je teignais ensemble des fils pour les tapis et de la laine en bourre. D’abord je faisais bouillir la bogue puis j’en extrayais le jus coloré et enfin je plongeais la laine dans ce jus.
Maintenant je suis vieille. J’ai vendu beaucoup de pankhi et de tapis à travers la région. Il y en a un peu partout de ma fabrication. »

Comme elle le dit si bien : aujourd’hui les ventes se font rares donc la fabrication elle aussi s’est arrêtée. Il y a donc un double enjeu : retrouver un nouveau marché pour les pankhi mais également des petites mains qui se rappellent comment les fabriquer.
Ce double enjeu nous le relevons avec le studio de Shankh Dhura Woolcrafts. Au sein de l’atelier nous avons le matériel et les savoir-faire qui permettent de créer la première étape : le fil. Puis quelques tisserandes dans les villages alentours possèdent encore des métiers à tisser pour créer ce merveilleux drap de laine.

Le pankhi fait 230 X 120 cm pour un poids de laine d’environ 1kg. Et je ne suis pas peu fière d’écrire que pour la collection « Couleur de l’Himalaya » les 2 pankhi sont réalisés exclusivement à partir de la laine de notre troupeau de brebis Khunnu. La laine est récoltée par notre berger dans la forêt au-dessus du village, puis soigneusement triée, lavée, écharpillée, cardée et filée par les femmes de l’atelier Shankh Dhura Woolcrafts, avant d’être tissée.
Les deux pièces sont travaillées en tissés-teints. Les pankhi ont été tissés avec une laine naturelle blanche puis teints avec les plantes de la collection : l’un à l’œillet d’Inde et l’autre avec la rhubarbe himalayenne. De magnifiques dégradés tirants d’une teinte très pâle jusqu’à la couleur profonde de la plante.

Ces pankhi aux teintes changeantes d’un bout à l’autre font échos à la pièce principale de la collection : une tenture murale en 3 panneaux. Elle aussi nous raconte les plantes d’un territoire à travers leurs mille possibilités colorées. Mille peut-être pas mais exactement 32 teintes par plante ont été répertoriées et couchées sur la laine. Cette laine qui nous parle aussi d’un territoire.
A l’honneur nous retrouvons le jaune anis de l’œillet d’Inde, plante récoltée dans les jardins du village, là où la laine devient fil puis tapis, puis le beige-bronzé de la rhubarbe himalayenne, plante d’altitude que l’on trouve à plus de 3000m sur les plateaux rocailleux où les troupeaux passent leur estive. 2 couleurs aux 32 teintes qui rassemblent des paysages, qui font le lien entre le village et les hauts plateaux, qui créent un chemin nomade entre les deux.
Comme le disait Rukmani Devi : « Ça prend du temps de faire un pankhi ». Alors ce temps je l’ai décortiqué pour pouvoir se le représenter correctement. Toutes les étapes ont été 100% réalisées manuellement comme à l’époque de Rukmani Devi et les heures sont comptées pour le travail d'une personne.

Cette collection célèbre ainsi une certaine lenteur du geste !
Anaïs